Une autruche sur l'Everest

 

Chapitre 3 – Les pièges à autruches… ou le chapitre 7 (suite)

Pour en finir avec les affirmations de faiblesse

Les douleurs à mes deux genoux sont parfois insoutenables. Si je devais m’arrêter ici, je n’aurais pas à rougir. Après-tout, il est bien possible que je n’y parvienne pas. Non, mais c’est vrai. Soyons réalistes quelques instants. J’ai 51 ans, deux genoux en loque, un surplus de poids certains (même s’il y a du progrès à ce niveau), mais la cible est tout de même le mont Everest. Mais à quoi ai-je pensé? Je ne serai pas capable de toute façon. Je ne l’ai jamais fait avant aujourd’hui, alors pourquoi j’y arriverais? Je suis un con, voilà tout. Un vrai malade. Attachez-moi quelqu’un. Non, mais, je réfléchis avec quoi, moi? Voulez-vous bien me dire ce qui peut bien se passer dans ma tête des fois? Je n’ai jamais rien fait de vraiment spécial dans ma vie, alors pourquoi j’arriverais à marcher plus de 100 km en altitude, là où l’oxygène se fait rare et où pratiquement rien n’arrive à survivre? Ce ne sont que les athlètes qui peuvent y arriver et je n’en suis pas. Je risque davantage de décevoir les donateurs et mes amis qu’autre chose. Je n’ai pas ce qu’il faut pour réussir. Et comme je ne suis pas particulièrement chanceux dans la vie, c’est certain qu’un Yack va me piler sur un pied ou qu’une statue de Bouddha d’un des nombreux temples va me tomber sur la tête. Y’a pas plus malchanceux que moi. Quand quelque chose de mal peut arriver, ça m’arrive… même quand c’est impossible. C’est tout. Pourquoi toutes ces choses m’arrivent à moi? Tout ce que je réussirai à faire est de jeter la honte sur ma famille. Mes amis ne m’adresseront plus la parole. Je serai la risée du village, c’est certain.

Donc, à vous toutes et à tous, je tiens à m’excuser de vous avoir embarqué dans ce bateau. Je n’aurais pas dû vous faire croire à quelque chose à laquelle je ne croyais même pas moi-même. Pour éviter l’inévitable échec, j’abandonne immédiatement cette aventure. Terminé. Merci pour votre soutien, mais vous n’auriez pas dû. Vous aussi vous avez fait une erreur. Vous avez fait un mauvais choix en misant sur moi et j’en suis désolé!

        

Maintenant, vous devez douter un peu de votre investissement dans ma campagne de financement. Qu’est-ce que vous auriez bien pu vous acheter à la place plutôt que d’avoir été si généreux/se avec moi. Bon, la cause demeure bonne. Mais tout de même…

Rassurez-vous. Ce n’est qu’une mise en scène de ma part. Ouf! Certain(e)s d’entre vous avez peut-être eu chaud. Le doute ou les intentions de tout abandonner pour ma part ne sont que fiction. Je n’ai jamais eu l’intention d’abandonner, malgré tous les défis que cette aventure place devant mes pieds. Non, rassurez-vous, je n’abandonnerai pas. Ce serait mal me connaître et surtout un mauvais choix de douter de ma détermination.

         Mais il est facile de s’apitoyer sur son sort quand les choses ne vont pas comme nous l’avions prévu ou lorsque les choses semblent plus difficiles. Je l’ai vécu. C’est pernicieux. Ça commence par une petite phrase qui « fait du bien » en apparence. Vous savez, une de ces phrases qui vous fait sentir comme une victime. Pauvre petit(e). Non, mais c’est vrai. Faire pitié, ça fait un bien immense. Bon d’accord, ça ne change rien à votre vie… en fait, si. Ça vous ralentit. Vous tombez dans l’inertie. L’immobilisme. En fait, ce bien-être que l’on retire à faire pitié, vous nuira plus qu’autrement. Étrange non? Un comportement qui fait du bien et du mal en même temps. Un comportement dont il faut surtout se méfier. Oui, c’est comme les « Oui, mais… » et la procrastination : des démons dont on se passerait volontiers. Le danger est de réussir à se convaincre en utilisant des formules toutes faites pour s’apitoyer sur mon sort. Essayer de me convaincre de tout abandonner avant même d’essayer. Non. Jamais.

Eh oui, il faut se méfier de soi-même. Il faut se méfier de cette petite voix en soi qui tente de nous décourager, qui aime faire pitié. Des phrases qui n’ont parfois aucun lien avec ce que nous vivons, mais qui nous rassure et ouvrent une porte de sortie avant même d’être entré. Est-ce que moi, ou cette mascarade n’a aucun sens. Pourtant, nous sommes des êtres de raison?

         Peu importe la situation, il est essentiel de s’assumer. Soutenir ses choix par des actions et une attitude cohérente. Oui, nous avons cette responsabilité. J’ai cette responsabilité. C’est moi et l’Everest. Moi et la collecte de fonds pour la recherche sur le cancer. Et personne ne fera le travail pour moi. Personne d’autre que moi. Je ne bousillerai pas mes chances en geignant. Non, me plaindre et trouver des explications « logiques » qui expliqueraient mon échec (avant même d’avoir essayé) et qui justifieraient d’autant mon abandon. Non, je vais me battre contre les éléments… jusqu’au bout. Je ne penserai ni ne dirait tout haut des choses qui pourraient miner ma confiance ou mon plan de match. Je vais faire un pas à la fois, tous les jours, sans m’arrêter… jusqu’à la fin.

Le choix des mots est important dans la vie. Broyer du noir n’apporte pas grand’chose de positif. Si l’on peut penser être quelqu’un et le devenir, aussi bien se concentrer sur ce qui est positif : la solution. De toute façon, a-t-on vraiment le choix?

         Oui, la solution et non les distractions. La solution et non les phrases qui peuvent miner mon projet. La solution et non les affirmations de faiblesse. C’est pourtant simple. Si nous sommes ce que nous pouvons nous imaginer, je ferais bien de m’imaginer être un alpiniste-grimpeur international extraordinaire et non un gars qui veut attirer la pitié et tout abandonner. C’est pourtant simple.

         J’ai compris, il y a bien longtemps le vocabulaire des gens qui réussissent. Pour ces derniers, échouer n’est tout simplement pas une option. Cette nuance se situe même dans le choix des mots qu’ils utilisent. Lorsque des échecs surviennent (oui, ça arrive à tout le monde), ils parlent plutôt de leçon et d’apprentissage. Qu’un échec les rend plus fort et que ce sera la dernière fois qu’ils se retrouveront dans cette situation. Avec une telle attitude, comment voulez-vous tomber sous le charme des affirmations de faiblesse? Comment pensez-vous que quelqu’un peut croire en ces affirmations? Ils savent parfaitement que c’est inutile… et faux. Alors, pourquoi perdre son temps à essayer de se faire croire des faussetés?

         Non, j’ai mieux à faire. J’ai une montagne à gravir.