Une autruche sur l'Everest

 

Chapitre 2 (1ère partie de 3)

Les détails du projet et où j’en suis après 5 mois

 

         C'est tout à fait moi çà. J’en suis au chapitre 2 de ce livre et je n’ai pas encore décrit le but premier de ce projet. En plus, j’y travaille depuis près de 5 mois et je n’en ai pratiquement pas glissé un mot… sinon à peine. Bon, je ne suis pas conventionnel, dois-je le répéter? Maintenant que les présentations sont faites, que diriez-vous si je devenais prévisible et que je me présentais convenablement, que je décrivais mon défi et que je vous racontais où j’en suis après 5 mois de travail? Si j’attends votre réponse, ça risque d’être plutôt long. Donc je plonge. Voici donc mon histoire…

 

Qui suis-je, que fais-je et que dis-je?

 

         Je ne suis pas un athlète olympique recyclé en marcheur de longues distances. Je ne suis même pas un marcheur de longue distance. En fait, en la matière, je dirais plutôt que je suis un touriste. Un touriste dans le sens du type qui n’a pas trop idée de ce qu’il fait, qui a vu trop de vidéos sur YouTube et qui croit pouvoir faire la même chose. Je m’imagine même parfois aller faire un petit crochet par le sommet de l’Everest et redescendre avant l’heure du souper, juste parce que je passais justement par là. La réalité est souvent plus glorieuse, simple et parfaite dans ma petite tête.

 

         Je dirais que je suis l’incarnation de Monsieur Tout-Le-Monde. Je suis un quinquagénaire qui avait un rêve. Un rêve vieux de plus de 30 ans. Eh non,  ce rêve n’est pas mort au feuilleton. Il était là tout prêt à rôder près de moi tout ce temps. Il revenait me dire bonjour à l’occasion, juste pour m’aguicher et me rappeler à quel point ma chair était faible. Il suffisait que je voie une montagne quelque part pour que cette image des neiges éternelles fouettées par les vents et le froid sur le toit du monde trouble mon sommeil. C’était une vraie obsession. Mais si efficace pour m’endormir tous les soirs. J’imaginais les tout derniers pas avant d’arriver au sommet… évidemment à chaque fois, j’étais dans une forme resplendissante, comme si je sortais d’un SPA. Dans ma chambre, il y avait au plafond de mon imagination des milliards d’étoiles. Évidemment, je finissais toujours à m’endormir avant d’avoir pu toutes les compter.

 

         Ce rêve, je l’ai eu il y a de cela plus de 30 ans. Je n’avais alors que 21 ans (faites le calcul). J’étais à une époque de ma vie où je rêvais beaucoup. Je blague, évidemment. J’ai toujours été un rêveur avec un trop plein d’imagination. Je n’avais pas besoin de beaucoup de stimuli pour me créer un monde virtuel et, évidemment, y croire dur comme fer.

 

J’ai lu un article quelque part un jour, je ne me souviens plus exactement. C’était en 1988. Quatre hommes étaient disparus à 8 000 pieds d’altitude sur le mont Everest. Quelle idée, me suis-je dit. J’étais con et à 21 ans je faisais ce genre de réflexion.

 

Donc un con et sans aucune sensibilité (pour ajouter à mon charme), j’ai eu envie d’essayer çà, moi aussi. Pas de disparaître comme çà juste au-delà de la zone de la mort, mais bien de tenter ma chance moi aussi et de mettre les pieds sur le toit du monde. J’étais vraiment insensible. Je devais être sur les derniers miles de mon adolescence. Encore centré sur mon nombril, l’empathie en moins. J’avais alors dit à de mes amis que je trouvais l’idée plutôt cool. Oui, aller risquer ma vie pour une photo mal cadrée avec un bout de doigt dans l’image et les deux pieds dans la neige. « Pas vrai? J’ai encore manqué ma photo? Pas grave, j’y retourne pour reprendre une photo bien meilleure sur laquelle je souris comme un gars qui crie « cheeze » pour s’en défaire la mâchoire, car pas question de ne pas sourire comme un zouf frosté (comme diraient mes amis bleuets) cette fois-ci.

 

Et depuis, l’envie de risquer ma vie dans les neiges éternelles ne m’a jamais vraiment quitté. Étrange, non? Mais entre vous et moi, c’était un projet immense, combien plus grand que moi. Non seulement coûteux, mais qui exigeait d’être dans une condition physique exceptionnelle. En fait, j’ai lu quelque part qu’il ne suffit pas d’être dans la meilleure condition physique de sa vie, il fallait plutôt être dans une « condition physique de l’Everest » pour espérer atteindre son but. 

 

Avec les années, l’idée ne m’a jamais vraiment quitté. Mais l’objectif lui, a changé. Il y eut le sommet, puis la zone de la mort à 7 500 m d’altitude, puis juste le fait de faire partie d’une expédition et revenir vivant avec tous mes morceaux sans même atteindre le sommet m’aurait comblé. Il y a presque eu une corrélation inverse parfaite. Avec les années, l’altitude baissait. Je me suis dit qu’il était temps que je me lance dans l’aventure avant d’être satisfait uniquement avec le fait d’avoir acheté un billet d’avion pour le Népal. Si j’attends plus longtemps, j’aurai des regrets pour le reste de ma vie, c’est garanti. Alors çà, jamais!

 

C’est donc au tournant de la cinquantaine que j’ai décidé de faire le saut. Un élément déclencheur a été d’apprendre une nouvelle bien triste à propos d’une collègue à moi et son foutu cancer. Mais tout d’abord, je dois vous mentionner que pendant une bonne partie de ma vie, le cancer a été d’actualité pour moi. Non, non, non. Je n’ai jamais eu le cancer, mais des gens autour de moi en ont souffert ou ont tout simplement perdu leur combat face à cette maladie. J’avais peut-être 10 ans la première fois que j’ai appris que cette cochonnerie existait. Mes parents avaient des amis qui venaient manger à la maison parfois et ils avaient cette petite fille qui devait avoir 5 ou 6 ans. Dans mes souvenirs, elle était adorable, frisée, enjouée et avec un esprit plutôt aiguisé. On s’est bien amusé ensemble, mais pas longtemps. Elle devait avoir tout au plus 8 ans lorsque j’ai appris que la leucémie l’avait emporté. Je n’ai pas eu une explication précise de ce qu’était la leucémie sinon que c’était « une espèce de cancer ». Puis, il y a eu le frère de Charles, un coéquipier de soccer. Le genre de gars que toute équipe rêve d’avoir. Un dur avec un humour à en perdre les dents. Son frère, de quelques années son aîné avait (alors dans la vingtaine) le cancer des os. C’était un colosse tout aussi comique que Charles. En moins de ceux, le cancer gagna le match.

 

Puis, il y eut ma mère et son cancer du sein alors qu’elle était dans la quarantaine. Oui, ma mère. Une toute petite femme avec le caractère d’un lion. Tellement qu’elle n’a pas baissé pavillon devant la maladie. Non, elle s’en est sorti cette fois-là. Cinq ans plus tard, elle eut une récidive. Là encore, elle s’en est sorti, non pas indemne (je crois que le cancer laisse toujours des traces), mais elle a gagné cette manche. Quelques années plus tard, ce fut dans les ganglions que l’on retrouva cette maladie chez ma mère. Encore une fois, la médecine (et probablement son caractère) l’a sauvé du pire des scénarios. Nous avons eu bien peur quelques années plus tard lorsque l’on croyait à un cancer du pancréas. Après une ablation partielle réussie, nous avons réalisé qu’il ne s’agissait pas de cellules cancéreuses. Aujourd’hui, ma mère est encore parmi nous à 84 ans. Elle est, malgré les années et les cancers, toujours une battante.

 

Entre-temps, il y a eu mes oncles Normand, Yvan, Raymond, et des collègues de travail qui ont fait face à ce démon de maladie et qui n’ont pas gagné la bataille. Après tout ceci, comment voulez-vous que cette maladie me laisse de glace? C’est impossible! Mais quel est le lien entre le cancer et l’Everest? Est-ce une métaphore incompréhensible ou un simple égarement dans mes idées? Non, rassurez-vous, il y a un lien.

 

C’était en octobre 2017. On m’avait informé dans la journée qu’une collègue de travail avait eu le verdict final concernant son cancer : il s’était métastasé et les pronostics n’étaient pas des plus optimistes. C’était difficile à croire. Je ne la connais pas beaucoup, mais asse pour vous dire que c’est une personne des plus respectueuses et foncièrement humaine. J’ai alors pensé à toutes ces personnes que j’ai connues ou croisées dans ma vie et qui ont été des victimes du cancer et qui ont perdu leur bataille. Je me suis mis à penser évidemment à ma mère. Dire que mon père a reçu, lui aussi, il y a quelques années, un pronostic de cancer. J’ai aussi pensé à Louis, mon cousin, puis à mon ami Michel avec qui j’ai été un entraîneur de soccer pour nos filles. Depuis longtemps, je souhaitais contribuer. En « Gouglant » (du verbe Googler, évidemment), je suis tombé sur le site de la Société de recherche sur le cancer du Canada. Vous ne le croirez jamais, mais c’est à ce moment que le rêve de l’Everest m’est de nouveau revenu en plein visage.

 

Je ne pouvais plus reculer. Ce rêve pouvait devenir réalité maintenant. Et en plus, je ferais ma part contre une maladie qui a fait et risque de faire encore beaucoup de victimes. C’était maintenant officiel, mon rêve commençait.